Heroin Highways

Dans The Economist cette semaine est paru un article intitulé Heroin Highways, qui traite de la situation du marché de l’héroïne en Afrique. L’occasion de voir en quoi, le trafic de drogue peut être étudié au prisme de l’analyse économique.

L’article commence sur le portrait d’une toxicomane sud-africaine, qui vend des oranges et des avocats dans la rue et, si la recette de la journée est insuffisante pour se payer sa dose d’héroïne, se prostitue le soir atteindre son revenu cible. Sa consommation d’héroine est de 3/4 cailloux par jours à 30 rands (2 euros) le caillou. Sa situation est loin d’être isolée et elle est d’autant plus remarquable, et préoccupante, que jusqu’à récemment, l’héroïne était rare en Afrique, où sa présence était cantonnée aux zones touristiques ou aux zone riches. Cependant, depuis 2006 la croissance de la consommation d’heroïne en Afrique a explosé et cette croissance est largement supérieure aux autres continents. Même en 2008, la consommation d’héroïne était largement équivalente en Afrique et aux Etats-Unis (source: UNODC).

The Economist note, comme l’indique le rapport de l’agence de l’ONU sur les drogues et le crime (UNODC), que l’Afghanistan produit 85% de l’héroïne mondiale. Suite à l’apaisement de la situation locale, la production est repartie à la hausse: en 2017 la production d’opium afghan a ainsi augmenté de 65% (10 500 tonnes). Cette hausse de l’offre doit ainsi se placer sur les marchés, typiquement l’excès d’offre entrainant une tendance des prix à la baisse. Cependant, l’écoulement de la production d’opium afghan se heurte à une difficulté de taille: la guerre en Syrie a rendu difficile la route des Balkans (du “nord”). Comme l’indique la carte ci-dessus, il y a eu un développement en conséquence de la route du “sud”.

Du point de vue des trafiquants de drogue en tant que producteur microéconomique, le fait que la route du nord soit plus difficile d’accès consiste une hausse du prix de ce facteur de production “route du nord”. Le choix rationnel, de minimisation de la dépense, implique alors une substitution vers un autre facteur de production, la “route du sud” ici. C’est une illustration du fait que les trafiquants de drogue minimisent leurs dépenses afin de maintenir leurs coûts à un niveau compétitif. Certes la route du sud coûte plus cher en temps de transport mais elle reste la meilleur solution. Par ailleurs, cette route de la drogue fait qu’elle a également moins de chance d’être saisie. Un trafiquant raisonnant en espérance (en moyenne statistique) a donc intérêt à choisir cette route du sud. Ce qui montre que les trafiquants ne sont pas bons qu’en trafic, mais également en calculs de probabilités.

Idris Elba (Stinger Bell) assistant à un cours d’économie dans The Wire

L’article détaille l’impact de la consommation d’héroïne: certes, cette dernière a des conséquences privées (la consommation a un impact sur le consommateur), mais génère également de nombreuses externalités dont beaucoup (mais pas toutes, comme détaillé dans l’article suivant de The Economist) sont négatives. Ces externalités sont liées soit au trafic: la consommation d’héroïne développe les activités criminelles, fragilise la paix civile et promeut la corruption. Elles sont également liées à la santé publique: le partage de seringue favorise la propagation du Sida autre virus type hépatite. Le système d’échange de l’héroïne n’a rien à envier aux produits de grande consommation: les dealers sont souvent des consommateurs eux-mêmes et cette caractéristique génére un effet cumulatif de type “tupperwear”: plus de consommateurs donnent plus de dealers qui recrutent des nouveaux consommateurs. Par ailleurs, tel les géants du numériques, les dealers savent appâter le client par la gratuité: ils proposent des kits de démarrage quasiment gratuits aux nouveaux consommateurs et récompensent leur fidélité par 1 caillou gratuit tous les 5 cailloux.

Les dealers ressemblent sous certains aspects a des parfaits homo-oeconomicus: leur activité utilise deux facteurs de production que sont le produit et la “protection” par les gangs locaux, qu’ils combinent pour vendre leur cailloux. Le profit qu’ils retirent de leur activité, même en prenant en compte les risques, est bien supérieur aux salaires de 2$/jour qu’ils peuvent espérer dans le sud-est de l’Afrique.

L’article se termine en notant que l’héroine est la drogue en vogue en Afrique du sud actuellement, où elle a pris la place de la méthamphétamine. C’est encore une illustration de la théorie microéconomique, avec un exemple type de substitution, fondée ici en partie sur les effets physiologiques de la drogue, du fait de la plus grande efficacité de l’héroïne injectée dans l’atteinte d’états psychiques permettant d’oublier des traumatismes passés.

On peut finir cette analyse en débordant un peu le cadre de l’article pour voir ce que disent les économistes de la consommation d’héroïne et plus généralement du marché de la drogue. Dans un article paru en 2015 dans le Journal of Health Economics (Olmstead et al. (2015) The price elasticity of demand for heroin: Matched longitudinal and experimental evidence, Journal of Health Economics), deux stratégies empiriques utilisées pour estimer l’élasticité de la demande d’héroïne par rapport aux prix. La première stratégie exploite les variations de prix observées sur le marché. La seconde se sert de méthodes expérimentales auprès de consommateurs d’héroïnes. L’article montre que l’élasticité de la demande (conditionnelle) d’héroïne par rapport aux prix est d’environ -0.80, un chiffre assez proche de l’intervalle habituellement reconnu pour cette élasticité (autour de -0.3 pour le court terme et de -1 pour le long terme).Par ailleurs, l’article a la bonne idée d’estimer égalenent des élasticité-prix croisée du prix de l’héroine, qui sont de 0 pour la marijuana (pas d’effet croisé), 0.09 pour la bière (un petit substitut à l’héroïne) et de -0.04 pour la cocaine ( un complément donc de l’héroïne, peut être lié à des produits combiné comme les “speedballs”).

 

Les économistes se sont également penchés sur la lutte contre le trafic de drogue. Dans un article de 2004 paru dans le Journal of Political Economy (Becker, Murphy, Grossman (2004) The Market for Illegal Goods: The Case of Drugs, Journal of Political Economy), les auteurs cherchent à déterminer l’impact de la lutte contre le trafic de drogue sur le marché. Pour cela, ils font appel à la microéconomie (que c’est bien la microéconomie) et débutent par un marché très simple: une demande de drogue comme toute demande “standard” (les élasticités montrent que c’est le cas) et une offre infiniement élastique (concurrence sur le marché de la drogue implique que la drogue est vendu à son coût marginal, constant). Ce cadre simple, celui que nous reprenons ici, n’est pas limitatif, dans leur article, les auteurs l’étendent afin de prendre en compte des possibilités d’échapper aux poursuites pour les trafiquants, le choix du niveau de ressources optimale pour la lutte contre le trafic de drogue, des coûts hétérogènes entre producteurs de drogues. Ce cadre leur permet notamment d’étudier l’efficacité comparée des taxes sur des drogues légalisées et de la lutte contre le trafic (i.e des quotas). Une analyse simple, reproduite sur la figure suivante nous montre que avec une offre à coûts unitaires constants (prix= coût marginal), la guerre à la drogue (saisies, arrestations…) augmente le coût marginal de production donc le prix de vente.

Or, l’on sait que pour une demande inélastique (i.e sur une clientèle fidèle), une hausse de prix augmente le chiffre d’affaire. Dans le cas du trafic de drogue sur ce marché, le chiffre d’affaire passe en ressources consacrées au trafic de drogue. La conclusion s’impose à partir de ce simple graphique: la guerre à la drogue augmente… les ressources consacrées au trafic.

Je comprends désormais mieux pourquoi à chaque fois que Hank Shrader fait une saisie dans Breaking Bad, il y a un nouveau membre de la famille Salamanca qui débarque… Il me suffisait de regarder un graphique offre-demande!