Makers and Takers

Cette semaine dans The Economist est paru un article intitulé “Makers and Takers” qui reprend un des sujets favoris de l’hebdomadaire, à savoir l’impact des subventions sur un marché, un sujet que nous avions déjà abordé ici .

L’article traite de la construction d’une usine Foxconn (Taiwan) pour 10 milliards de dollars à Mount Pleasant dans le Wisconsin. Cette usine a été prévue pour fabrication des écrans de télévisions LCD. Selon le président Trump, qui a inauguré l’usine, pelle en or en main, elle constitue la “8ème merveille du monde”. D’un point de vue du montant de l’investissement financier c’est certainement vrai, il s’agit en effet du plus important investissement direct étranger aux Etats-Unis.

L’article de The Economist utilise une simple analyse coûts-bénéfices pour faire une première étude de l’intérêt de la “merveille”. Les bénéfices attendus, largement mis en avant par les promoteurs du projet sont 13 000 emplois à 50 000 $/an pour les travailleurs peu qualifiés, dans une région en perte de vitesse, surtout connue pour ses usines de tracteurs (remarquez d’ailleurs le joli tapis de tracteurs en arrière plan de la photo d’inauguration, quel talent de communication par l’arrièr plan périphérique!). Comme souvent, les bénéfices sont représentés en termes d’emplois, comme s’il s’agissait de l’alpha et l’oméga de la mesure de la performance ou de la désidérabilité économique. Les coûts de l’implémentation de l’usine sont nettement moins mis en avant: peu de commentaires sur le fait que Foxconn pourra pomper largement l’eau du lac Michigan, que les règlementations sur les limitations du fog ont été assouplies pour l’occasion et qu’elle bénéficiera d’un régime juridique particulier. Mais le plus étonnant est le silence (hormis celui des économistes) poli sur les subventions versées à Foxconn pour l’implémentation de son usine.

Pour certaines firmes, la compétition fiscale a laissé la place à la compétition par les subventions: il ne s’agit plus de s’implanter là où les impôts sont les plus faibles, mais de s’implanter là où les subventions à l’implantation seront les plus fortes. Par exemple Amazon a mis en concurrence les Etats américains pour l’implantation de son siège social (25 000 à 40 000 emplois promis), et à choisi dernièrement New York. The Economist cite une source évaluant à 6% des salaires totaux attendus le montant des subventions versées à Amazon pour l’occasion, bien loin des 1% proposés par la Virginie. Pour Foxconn, le montant des subventions (4.5 milliards de dollars) représente, selon la source citée par The Economist, 35% (sic) des salaires attendus sur 20 ans.

Comme le souligne The Economist, faisant un peu d’arithmétique (même pas monétariste) déplaisante, cette subvention doit bien être payée par quelqu’un: soit par une hausse des taxes, soit par une baisse de dépenses (d’éducation, de santé…). Si les prélèvements obligatoires doivent rester constants pour des raisons politiques, alors la seconde alternative est la seconde solution.

En microéconomie l’effet des subventions est connue: elles introduisent une différence entre le prix que paye l’acheteur et celui qui est versé au vendeur. Une subvention correspond à une réduction du coût marginal permettant d’augmenter l’offre sur le marché. Sur le graphique joint, la subvention déplace l’offre vers la droite. On peut se demander à quoi renvoie les perspectives de 13 000 emplois à 50 000 $/an sur ce graphique: est-ce à la vision naive que les prix de marché restant stables, les quantités produites seront égales à la prévision (Qprev)? Ou est-ce à la valeur de la production qui se réalisera à l’équilibre (en Q*) une fois l’excès d’offre généré par l’augmentation de l’offre absorbé par le jeu des forces du marché (baisse des prix, hausse de la demande de Qinit à Q*, réduction de l’offre excédentaire de Qprev à Q*). L’optimisme béat des créations d’emplois peut laisser penser que les prévisions sont des prévisions naives et non des prévisions à l’équilibre….

Le raisonnement en termes d’équilibre montre que l’optimiste sur la soi-disante merveille doit être tempéré. L’article se termine sur un note encore plus pessimiste que ce que suggère le raisonnement à l’équilibre. En effet, la saturation des marchés des produits numériques (que nous avons étudié pour le marché des smartphones), laisse penser que des ajustement sur les perspectives de production de Foxconn sont à attendre. The Economist prévoit que Foxconn pourrait mécaniser plus son usine et alors embaucher moins que prévu de travailleurs locaux. Pour un microéconomiste, c’est le signe d’une “substitution capital-travail” rendue nécessaire par l’ajustement aux conditions du marché. On peut alors s’attendre à ce que la recherche (la “demande”) de travailleurs non qualifiés par Foxconn diminue (car c’est un facteur de production substituable aux “machines”) et ce qu’au contraire le recherche (la “demande”) d’ingénieurs et de cadres (qui sont des facteurs de production complémentaires au capital) augmente. Or, la région ne dispose par d’un tel réservoir de main d’oeuvre qualifiés. Au total, les subventions à l’arrivée de Foxconn profiterons donc aux acheteurs d’écran (qui voient le prix baisser grace à la subvention), aux travailleurs qualifiés recrutés, mais non aux contribuables locaux qui verront les dépenses publiques diminuer sans pour autant avoir de (bien) meilleurs perspectives d’emploi… Sans compter l’impact environnemental à terme. En bref comme tout bon manuel de microéconomie, la subvention a de forte chances de profiter aux nouveaux acheteurs d’écran, à Foxconn mais pas à la collectivité qui réglera in fine la subvention.

Le titre de l’article semble pouvoir être pris à plusieurs niveaux: il ressemble à une plaisanterie de microéconomiste: au lieu de la traditionnelle différence entre “price makers” (i.e les agents économiques ayant un pouvoir de marché) et “price makers” (les agents économique opérant en concurrence parfaite, sans pouvoir de marché), l’article montre que ceux qui “prennent” les subventions (les takers) ne sont pas  ceux qui les font (les contribuables, les makers). Un autre sens, plus orienté économie politique, pourrait être que ceux qui “prennent” (les effets de la politique, des policy takers) ne sont pas ceux qui la “font” (les policy makers). En finance, l’interprétation sera encore différente, en politique elle renverra à une citation de Ronald Reagan,etc, etc. Subtils, ces anglais…

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