The Price is Wrong

Dans The Economist daté du 10 Février 2018 est paru un article intitulé « The price is wrong», un titre souvent utilisé par The Economist d’ailleurs, et traitant de la politique économique égyptienne. L’occasion de voir et revoir l’analyse standard des marchés subventionnés, et ce qu’elle révèle des enjeux d’allocation et de distribution des ressources.

Sans compter la situation politique, la situation économique de l’Egypte est aujourd’hui délicate, le pays connait 20 à 30% d’inflation et de nombreux égyptiens sont dans une situation économique difficile. Selon l’homme de la rue, il est encore heureux que le gouvernement agisse, notamment en subventionnant les biens de base, car sinon “les gens ne pourraient pas vivre sans pain subventionné”. Selon The Economist, l’Egypte se caractérise par une économie dans laquelle les prix sont largement contrôlés, et ce, depuis près d’un siècle et par de nombreux systèmes de subventions. Parmi les plus importantes, se trouvent des subventions sur l’essence, le pain et l’eau. Le graphique suivant montre qu’environ 1/4  des dépenses (hors dépenses militaires) sont consacrées à ces subventions.

Le budget de l’Etat Egyptien (hors dépenses militaires). Source: The Economist.

The Economist rapporte que le prix de l’essence à la pompe ne représente que 59% du coût réel, le reste étant subventionné. Cette situation est un cas idéal pour la microéconomie de l’équilibre: c’est une subvention à la vente, un cas habituel d’étude de la politique économique structurelle.

Que se passe-t-il en cas de subvention à la vente sur un marché? La subvention modifie l’équilibre entre l’offre et la demande: en versant une subvention une subvention aux vendeurs, ceux-ci peuvent plus aisément couvrir leurs coûts de production et sont bien heureux d’augmenter leur offre. Afin d’éviter une surproduction, ils baissent leur prix de vente, attirant ainsi plus de demandeurs. Le graphique ci-desssous illustre cette dynamique pour du Gasoline 92:

On observe ainsi l’aspect magique de la subvention sur un marché: non seulement il y a plus d’offre, mais en plus elle est moins chère! Un cas typique de double dividende où l’on gagne sur les deux tableaux: un premier dividende qui augmente les échanges, un second dividence qui baisse les prix. C’est tellement beau que l’on aurait envie de subventionner tous les marchés… Le microeconomiste reste pourtant sceptique, comme à chaque fois que l’on essaye de lui avancer un argument de double dividende. Accroché à ses courbes d’offre et de demande, il remarque que le coût réel de l’essence a augmenté: pour pouvoir augmenter leurs quantités offertes, les vendeurs ont vu leurs coûts de production augmenter, et ils se situent bien plus “haut” que les coûts révelés à l’équilibre de marché précédent. Si les prix ne suivent pas cette évolution des coûts, c’est bien parce que les subventions “cachent” cette comptabilité déplaisante et font plus que compenser la hausse des coûts. Malheureusement la subvention ne sort pas de nulle part: c’est la collectivité qui paye cette compensation. Sur le graphique suivant on voit la différence entre le prix subventionné, indiqué au point vert, et le coût marginal de cette production, indiqué par le point rouge. La distance entre les deux indique le montant de la subvention.

Par ailleurs, la subvention augmente nettement la consommation d’essence, qui est ici une consommation d’essence. Selon The Economist, cela a un impact non négligeable sur la circulation automobile. Le Caire est particulierement connue pour son niveau de pollution dramatique et ses embouiteillage, qui couteraient 3.6% du PIB chaque année.

Pour le microéconomiste, l’analyse économique ne s’arrête pas à ces aspects allocatifs, pour parler en jargon. C’est à dire qu’une fois que l’on regardé l’allocation des ressources: quels est le niveau des échanges et à quel prix ils se font, reste la question de la distribution des gains à l’échange. Dans le cas de subventions, il y a des grand gagnants: les consommateurs qui payent leur essence moins cher, et les vendeurs qui peuvent vendre bien plus d’essence qu’ils ne le pourraient sans subvention. Les perdants sont la collectivité, c’est à dire tous les individus qui payent des taxes finançant cette subvention: que ce soit des contribuables présents,  des individus taxés par l’inflation ou des générations futures. Or, qui peut s’acheter des voitures pour y mettre de l’essence? A priori, les ménages les plus riches… Donc les ménages les plus riches vont être les grands gagnants de la politique de subvention.  Et en effet, selon les estimations fournies par The Economist, les 20% les plus riches recoivent 8 (!) fois plus les fruits de la subvention que les 20% les plus pauvres… Au total, une mesure pas si magique que cela: environnementalement discutable et assez inéquitable.

L’article de The Economist décrit également les conséquences économiques des subventions touchant le pain et l’eau. Le cas du pain permet d’illustrer l’importance de maîtriser la mesure des effets économiques. L’article cite les chiffres données par un Think-tank libéral de Washington (le Cato Institute) qui évalue que  si la moitié des dépenses de subvention pour le pain (dont 90% du prix est subventionné) étaient reversées de manière directe à 60% des ménages, chaque ménage recevrait 622 dollars par an, ce qui doublerait les revenus des 25% les plus pauvres. Derrière ces chiffres, très convaincants, se cache une méthode d’évaluation bien connue des microéconomistes: le triangle d’Haberger. L’analyse consiste ici à comparer ce que gagnent les consommateurs grâce à la subvention et ce qu’ils gagneraient si l’Etat leur versait une allocation directe (dans le genre revenu universel) au lieu de modifier le prix du marché. Sur un marché en concurrence, la politique de subvention est toujours inférieure à la politique de versement de transferts forfaitaires, car elle “gaspille” des ressources à modifier les prix de marché. Dans le cas du marché de  l’essence, le montant de la perte se mesurerait par l’aire colorée en vert (le triangle d’Haberger) dans le graphique ci-dessous.

Le talent du Cato Institute est de transformer cette mesure un peu technique en discours remarquablement parlant (avec des chiffres portant sur des réalités imaginables des % de ménages concernés, des équivalents en dollars), au risque d’oublier au passage de mentionner les hypothèses sous-jacentes au modèle et leur éventuelle pertinence…

L’article conclut sur le marché de l’eau en mettant l’analyse microéconomique sous-jacente (les subventions font baisser les prix de vente et monter la production) dans une perspective de développement durable, en montrant en quoi la surconsommation d’eau pousse à des forages de plus en plus profonds et à une demande de subventions plus forte pour couvrir les coûts. Un cercle vicieux.

 

 

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