Net gains

(crédit: Le Cil Vert)

Dans The Economist du 10 Mars 2018 est paru un article intitulé Net gains, traitant de l’installation de nouvelles fermes piscicoles en Norvège. Une application simple et directe de la théorie de la firme néoclassique en microéconomie. Le point de départ de l’article est l’installation de nouvelles infrastuctures géantes dans les fermes d’élevage de poisson norvegiennes.  Des polyedres de 68 m sur 100 m, pesant le poids de la tour Eiffel sont actuellement en cours d’installation et sont destinés à contenir 1.5 millions d’alevins de saumon. La firme installant ces nouvelles fermes au large fait ici un investissement de 300 millions de dollars pour 6 de ces infrastructures géantes. Ces infrastructures, qui constituent ce qui pourrait s’appeller “la ferme des millions de saumons”, sont destinées à modifier en profondeur la technologique des fermes piscicoles: elles sont équipées de sonars, de cameras HD, de capteur d’oxygènes et de tubes de nourriture mobiles… Si les premiers équipements sont importants pour la surveillance et la collecte de données, les derniers, les tubes de nourriture mobiles permettent apparemment d’éviter de placer la nourriture uniquement en surface, comme pour le poisson rouge du bocal du salon, mais dans l’ensemble de la structure. Pour la microéconomie du producteur on a là, un mélange de capital physique (les tubes) et de capital numérique (les données des différents capteurs).

Le marché du poisson d’élevage est tout sauf anodin. Le graphique suivant montre que la production de poissons d’élevage dépasse désormais celle de boeuf, et que la production de poisson sauve stagne.


Au delà des courbes, la microéconomie de l’équilibre nous indique une grande différence entre la production de poisson sauvage et la production de poisson d’élevage. La production de poisson sauvage est fondée sur une ressource commune, non appropriable, c’est une source typique de “tragédie des communs” selon l’expression de Hardin (1968). Les droits de propriété sur le poisson sauvage sont quasiment impossibles à définir, mais il reste cependant un bien rival (si je pêche un poisson sauvage, le pêcheur voisin ne peut pas le pêcher). Chacun à intérêt à pêcher le plus de poissons possible, quitte à faire des pêches inutiles, le bénéfice marginal privé de la pêche dépassant son coût marginal privé, et cela a pour conséquence la surexploitation de la ressource. A l’inverse, la production de poisson d’élevage est entièrement appropriable, elle représente donc a priori un  bien privé comme un autre, avec des droits de propriété clairement définis. Ce n’est donc ici ni une solution de politique économique, ni une solution de gestion communautaire à la Eleonor Ostrom, qui est présentée ici par The Economist, comme la solution à la tragédie des communs ichtyens, mais bien une solution standard de marché.

Pour que cette solution soit cependant viable, il faut contourner un obstacle de taille. En effet, la production de poisson d’élevage est une grande source d’externalités négatives. Les fermes actuelles posent actuellement des problèmes environnementaux, notamment en termes de pollution liées aux dejections dans les eaux peu profondes des fjords. Cela favorise par exemple la prolifération d’espèces invasives comme les poux de mer (voir photo ci dessous), qui s’attaquent aux saumons. C’est ici qu’interviennent les tubes de nourriture mobiles, qui évitent la surpopulation des saumons à la surface et la contamination par ces charmantes bestioles. Par ailleurs, la taille des infrastructures les autorise à évoluer plus au large, où les courants emmènent les déjections loins des fjords. En microéconomie du producteur, cela correspond à améliorer la frontière d’efficience définie par la fonction de production: à facteurs de production équivalent, la production est plus importante car la mortalité des poissons diminue.

(crédit: Thomas Bjørkan)

La nouvelle technologie est donc formidable: pas de tragédie des communs grâce à une solution de marché, moins d’externalités négatives de production, grâce à la taille des infrastructures et à la technologie, et une réduction des coûts de production pour couronner le tout. Elle permet donc de produire plus de poissons, ce qui rejoint les objectifs de la Norvège de multiplier sa pisciculture par 3 à l’horizon 2030 et 5 à l’horizon 2050. Le lecteur dubitatif se demandera si il n’y a pas quelques externalités négatives qui ont été oubliées dans ce tableau enchanteur…

La théorie de la firme néoclassique nous enseigne également que l’utilisation plus intensive d’un facteur de production (le capital) ou l’arrivée d’un nouveau facteur de production (les capteurs) modifie les coûts de production. En effet, ceci conduit  potentiellement à une manière différente de minimiser la dépense en facteurs de production. C’est effectivement sur ce point que se termine l’article de The Economist. Pour l’instant, la nourriture des poissons d’élevage est une activité essentiellement humaine: c’est le facteur  travail qui décide quand et combien nourrir les poissons. Avec le machine learning, cela peut changer radicalement.  Les firmes piscicoles cherchent actuellement à optimiser la nourriture avec des algorithmes triturant toutes les big data qui seront produites par les capteurs installés dans ces fermes géantes. On assiste donc à terme à une classique substitution capital (numérique)- travail, où il existe une susbtitution avantageuse à remplacer les décisions -humaines- de nourriture dans l’exemple de The Economist,  par des prises de décisions numériques. L’éternel débat sur la substitution capital-travail et ses conséquences macroéconomiques a donc encore de beaux jours devant lui. Et les outils microéconomiques qui vont avec…

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